Jahjah Marc
24 mai

L'affaire Goodreads : ethnographie d'une controverse littéraire

BIOGRAPHIE

Marc Jahjah est docteur de l’EHESS en Sciences de l’Information et de la Communication. Chercheur postdoctoral à Paris Sorbonne-­‐Paris 4 (chaire d’humanisme numérique de Milad Doueihi et LABEX OBVIL). Il travaille sur les réseaux sociaux littéraires, les pratiques de fabrication, de lecture et d’écriture des livres numériques, et sur l’industrialisation des pratiques d’écriture. Rédacteur pour la revue en ligne de l’Institut National de l’Audiovisuel (http://www.inaglobal.fr), il  tient également des carnets de recherche en ligne : marginalia.hypotheses.org

Résumé

L'affaire Goodreads : ethnographie d'une controverse littéraire
24 May 2016
Au cours de l’hiver 2011, un conflit durable a éclaté sur Goodreads, un réseau social littéraire sur Internet : des lecteurs ont été accusés de nuire à la réputation d’autres utilisateurs (les auteurs), en produisant à leur encontre de mauvaises critiques. Les termes de l’affaire se sont complexifiés lorsque des auteurs furent à leur tour accusés de fabriquer, sous divers pseudonymes, des évaluations favorables sur leurs propres livres. Le conflit prit rapidement une tournure inédite : un site fut d’abord créé pour répertorier les comportements suspects des auteurs et des lecteurs ; ensuite, une quinzaine de billets de blogs et une dizaine d’articles journalistiques prirent partie, eux-mêmes abondamment commentés ; enfin, Goodreads finit par établir de nouvelles règles en 2013 pour affaiblir la controverse. Aujourd’hui, l’affaire Goodreads sert à désigner tout type de fraudes sur les espaces critiques. L'étude nécessite d’articuler entre elles des théories et des méthodologies, d’abord sensibles à la nature de ces réseaux et à la manière dont ils travaillent des figures symboliques (l’auteur, le lecteur). À la suite de Candel et des théories sur le « Web 2.0 » (Bouquillion et Matthews, 2010), on peut en effet penser que Goodreads déstabilise les valeurs littéraires et les statuts qui leur sont attachés : les lecteurs ont le statut étymologique de l’auteur (celui qui est garant du sens du texte), alors même que cette place leur est manifestement déniée. Une telle polyphonie énonciative créerait une tension entre des acteurs qui ont des intérêts différents. Le recours à différentes sémiotiques (de l’écran, du geste, du web, de l’énonciation) permettra de le montrer. Le caractère inédit de cette affaire (elle s’est déplacée, d’espaces médiatiques en espaces médiatiques) requiert également une sociologie des arènes publiques (Cefaï et Trom, 2001), pour comprendre les processus d’alignement des acteurs (implications/retraits, adhésions/désillusions, conversions/désaveux, évaluations/justifications) et leurs différentes mises en intrigue (qui prend parti ? comment ? avec qui ? contre qui ? pourquoi ? etc.). On pourra suivre, grâce à différents logiciels, la manière dont se construisent et s’agrègent les acteurs autour de sphères d’actions et de périphéries médiatiques, facilitées par le lien hypertexte, pour reconfigurer les valeurs, définissables comme un mode de comportement perçu comme valant la peine d’être défendu.

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